Directeur de recherche au CNRS et à
l’université Paris-I Sorbonne, Patrick Weil a été chef
de cabinet, en 1981, du secrétaire d’État chargé des
immigrés, François Autain. Il est aussi l’auteur du
rapport sur l’immigration (1997) qui a inspiré la loi
Chevènement de mai 1998 et prépare actuellement un livre
sur l’histoire de la nationalité française depuis la
Révolution.
Comment jugez-vous l’évolution de la
politique française d’immigration depuis cinq
ans ?
Patrick Weil. Nous étions, en 1996-1997,
dans une période extrêmement restrictionniste, où tous
les obstacles étaient mis à la légalisation d’étrangers
qui demandaient un titre de séjour. Nous étions alors
tombés à 70 000 nouvelles entrées par an, citoyens de
l’Union européenne compris. Ce chiffre est passé à
environ 120 000 l’an passé, ce qui place la France
presque au même niveau que les États-Unis, qui, pour une
population totale cinq fois supérieure, accueillent 800
000 étrangers chaque année. En agissant de façon
pragmatique, en étudiant, catégorie d’étrangers par
catégorie d’étrangers, ce qui bloquait dans la
législation précédente, on a pu mettre en ouvre une
politique plus ouverte en sortant des tensions
politiques extrêmes auxquelles l’immigration avait donné
lieu.
Quel bilan tirez-vous de la loi de
1998 ?
Patrick Weil. Les dispositions qui ont eu
le plus gros impact sont celles qui touchent
l’immigration de familles et les régularisations. La loi
de 1998 a prévu trois mécanismes de régularisation, qui
sont finalement assez peu connus. Ils concernent les
personnes qui ont dix années de séjour en France, celles
qui ont des liens de " vie privée familiale ", celles
enfin qui ne peuvent pas être correctement soignées dans
leur pays (1 200 titres de séjour accordés en 1999 à ce
titre). En revanche, là où ça ne marche pas, c’est pour
l’immigration de travail, qui est restreinte au minimum
par le ministère du Travail et le ministère de
l’Intérieur. C’est le produit de vieilles habitudes
administratives, d’un conservatisme teinté de racisme
qui crée une certaine convergence entre la droite et la
gauche.
C’est-à-dire ?
Patrick Weil. Une façon de lutter pour
l’intégration ou la régularisation des étrangers est
d’ouvrir sa propre porte. Or, aujourd’hui, un citoyen de
la Finlande peut passer le concours d’instituteur, le
CAPES ou l’agrégation, parce que son pays appartient à
l’Union européenne. Mais s’il est algérien, il n’en a
pas le droit. Le groupe d’études sur les discriminations
mis en place en 1999 par Martine Aubry a montré que
plusieurs dizaines de professions restaient fermées aux
étrangers. C’est typique de la politique française de
l’immigration, qui considère historiquement que les
étrangers ne sont bons qu’à des travaux correspondant au
bas de l’échelle sociale, en concurrence avec les
ouvriers, les travaux plus valorisants étant réservés
aux Français. J’ai proposé en 1997 qu’on ouvre à tous
les étrangers les métiers que l’on a ouvert à ceux de
l’Union européenne, ainsi que les métiers de cadre du
privé, mais je n’ai pas encore été suivi.
Pourquoi ne pas avoir plaidé en 1997 pour
l’abrogation pure et simple des lois
Pasqua-Debré ?
Patrick Weil. Parce que ces lois, qui
étaient avant tout des amendements à l’ordonnance de
1945, comportaient certaines dispositions positives,
comme la prise en compte par la loi de l’immigration
familiale, par exemple. D’autre part, se contenter
d’abroger ces lois n’aurait pas suffi à améliorer la
condition des étrangers vivant en France et n’aurait
servi qu’à " réagiter " le chiffon rouge de la
politisation dont il fallait sortir.
Cinq ans après l’occupation de l’église
Saint-Bernard, l’immigration est un sujet semble-t-il
moins pollué par les prises de position extrêmes. Ce
contexte ne permet-il pas au gouvernement d’aller plus
loin, notamment en régularisant tous les
sans-papiers ?
Patrick Weil. Non, car cela constituerait
un appel au non-respect de la loi. La régularisation se
poursuit, mais de façon encadrée. En 1999 par exemple,
10 000 étrangers en situation irrégulière ont été
régularisés dans le cadre de la loi. Il reste des
progrès à faire dans l’immigration de travail et dans la
procédure d’asile territorial, aujourd’hui asphyxiée.
Mais aller plus loin serait une erreur. Je suis contre
une ouverture sans règles, mais pour une modification
des règles qui ne font pas leurs preuves.
Entretien réalisé par Alexandre Fache