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Label France, le magazine N° 49 – janvier
2003 | |
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La
nationalité française : une histoire à
rebondissements | |
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L’école républicaine égalitaire est,
depuis longtemps, l’une des principales institutions qui
permet de devenir français. © Trapet
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Comment devient-on français ? Sur quels
critères ? Ont-ils toujours été les mêmes ? Et à
quoi tiennent ces allers et retours entre droit du sol et
droit du sang ? Patrick Weil, directeur de recherche au
Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et auteur
d’un livre récent allant à contre-courant des idées reçues,
Qu’est-ce qu’un Français ?*, nous invite à
replonger dans l’histoire et à nous interroger sur ce que
signifie la nationalité française.
Entretien réalisé par Daniel
Bermond, journaliste au magazine L’Histoire
Label France : On a tendance
à présenter la France comme le pays par excellence du droit du
sol selon lequel toute personne née sur son territoire peut
acquérir la nationalité française. Or, si tel est le cas de
nos jours, il n’en a pas toujours été ainsi. Qui plus est,
c’est la France qui a institué le droit du sang, réputé
aujourd’hui réactionnaire, qu’on oppose au droit du sol, tenu
pour progressiste. On ne s’y retrouve plus !
Patrick Weil : C’est, en effet,
le code civil de Napoléon qui, en 1803, donne très
officiellement droit de cité au jus sanguinis – "est
français l’enfant né d’un père français" – mais il ne faut pas
y voir la connotation ethnique, voire ethniciste, qu’on lui
applique à notre époque. Il s’agit là, en réalité, d’un
progrès, car nous assistons à l’émergence d’un droit de la
personne, en opposition au droit féodal qui prévalait avant la
Révolution, et selon lequel tout individu résidant sur le
territoire du royaume appartenait à son souverain maître, le
roi en l’occurrence. Lorsque l’on quittait le territoire, on
perdait ipso facto tous les droits afférents à la
condition de sujet du roi, notamment celui de succession.
L’Ancien Régime était donc soumis au jus
soli, que nous considérons aujourd’hui comme le plus
égalitaire mais que la Révolution battit en brèche au motif
qu’il légitimait un droit d’allégeance. Un certain nombre de
juristes, tel François Tronchet, qui sera l’un des principaux
inspirateurs du code civil napoléonien, mais aussi Emmanuel
Joseph Sieyès, prirent la tête de ce combat en faveur du droit
du sang en présentant le droit à la nationalité comme un droit
inaliénable de la personne, exclusif de toute dépendance à
l’égard d’un roi et dont on ne peut être dépossédé en aucune
manière, même si l’on franchit les frontières de son pays.
LF : En 1803, le droit du
sang l’emporte sur le droit du sol, contre l’avis de
Bonaparte. Pourquoi celui-ci s’incline-t-il ?
PW : Ce n’est pas que Bonaparte
fût hostile par principe au droit du sang. En réalité, il
voulait plutôt "faire" des Français par tous les moyens, par
le droit du sol comme par le droit du sang, pour servir sa
politique de puissance. S’il finit par se ranger à la position
de Tronchet, c’est parce qu’il avait besoin de l’appui de ce
dernier pour éliminer ses opposants. Ce fut une affaire de
marchandage commandée par la conjoncture politique.
LF : Il faut attendre la
IIIe République1 pour que la France
revienne enfin au droit du sol. Dans quelles
circonstances ?
PW : Le fait est acquis en
1889. Pourquoi ? A une époque où la France était devenue
une terre de forte immigration, les enfants d’étrangers nés en
France avaient la possibilité de devenir français, mais ils
s’en gardaient bien pour ne pas être soumis à l’obligation
d’accomplir le service militaire dont la durée pouvait aller
jusqu’à huit ans. Du coup, dans le même village où
cohabitaient de jeunes Français et de jeunes étrangers,
souvent des Belges ou des Italiens, se créaient des
inégalités. Les premiers ne comprenaient pas pour quelle
raison les seconds, qui avaient reçu la même éducation et
parlaient la même langue qu’eux, n’étaient pas astreints aux
mêmes devoirs. En rétablissant le droit du sol, en stipulant
qu’est français l’enfant né en France d’un étranger lui-même
né en France, la loi de 1889 imposa une égalité des
devoirs. | |
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Une affaire de principe ou de conjoncture
politique ?
A cette raison s’en ajoute une autre liée à
la situation en Algérie2. La communauté étrangère
s’y était beaucoup développée, surtout des Espagnols et des
Italiens, et l’on craignait en France que l’Espagne ou
l’Italie ne réclament un jour des droits sur la colonie. Les
élus de l’Algérie ont alors fait pression sur les pouvoirs
publics à Paris pour que les enfants de ces étrangers soient à
leur tour déclarés français.
LF : En 1927, la France se
dota de la législation la plus libérale qui soit sur les
naturalisations. Il est vrai qu’il fallait compenser
démographiquement la terrible saignée de la Première Guerre
mondiale...
PW : La France avait, en effet,
subi une véritable hémorragie de sa population masculine avec
un million et demi de morts, sans compter les blessés devenus
invalides. Après 1918, elle fit appel de plus en plus à
l’immigration pour relancer la machine économique, mais elle
s’inquiétait également du décalage démographique avec
l’Allemagne dont elle redoutait l’esprit de revanche. Il
fallait donc "produire" des Français à tour de bras. La loi de
1927 va faciliter les procédures – on exigeait alors trois ans
de séjour en France au lieu de cinq aujourd’hui, par exemple –
puisque l’on visait pas moins de 100 000 naturalisations par
an. | |
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LF : La loi de 1927 permet
aux Françaises mariées à des étrangers de conserver leur
nationalité.
PW : En effet. Le traitement
qu’avait réservé le code civil aux femmes était fortement
inégalitaire. La Française qui épousait un étranger perdait sa
nationalité. A telle enseigne que, dans les années 1920, près
de 200 000 femmes vivant en France, mais mariées à des
étrangers, n’étaient plus considérées comme françaises, elles
ne pouvaient plus, par exemple, exercer dans la fonction
publique. De plus, mariées à un Italien, une séparation d’avec
leur mari était inenvisageable, la loi transalpine ne
reconnaissant pas le divorce. Elles devaient suivre leur
conjoint s’il décidait de rentrer chez lui.
Cette situation était inacceptable pour les
féministes comme pour les populationnistes, qui, indignés
qu’une Française perde sa nationalité par son mariage,
réclamèrent que le conjoint étranger d’un(e) Français(e)
puisse aspirer à devenir français par déclaration. La loi de
1927 entérinera cette ouverture, au demeurant toujours en
vigueur.
LF : Ouverture d’un côté,
fermeture de l’autre. Car, parallèlement ou presque, dans les
années 1930, se développe un courant de pensée qui veut
réguler l’immigration sur des critères prétendument
scientifiques...
PW : C’est l’idée, née aux
Etats-Unis, qu’il existe des capacités d’assimilation
différentes selon les races, les origines ethniques et les
appartenances religieuses. En Europe en général, en France en
particulier, cette approche de l’immigration va être le fonds
de commerce d’une idéologie xénophobe et va nourrir un
antisémitisme qui sera, pendant la Seconde Guerre mondiale,
poussé à son point extrême.
LF : Mais en 1944, à la
Libération, revient-on pour autant à l’esprit de la loi de
1927 ?
PW : Non, car même si l’on veut
rompre avec la politique de discrimination du gouvernement de
Vichy3, on considère que la loi de 1927 est trop
libérale. Le général de Gaulle lui-même a été tenté, en 1945,
de soutenir un système de sélection par les origines avant de
se raviser, bien inspiré en cela par son ministre de la
Justice, Pierre-Henri Teitgen. Toujours est-il que si l’on
garde l’essentiel des dispositions de 1927, on allonge la
durée de résidence exigée – on passe de trois à cinq ans – et
l’on restreint quelque peu les libertés accordées aux
femmes.
LF : Qu’en est-il
aujourd’hui ? Peut-on dire qu’il est facile d’acquérir la
nationalité française ?
PW : Retenons d’abord que l’on
peut l’acquérir de différentes manières. Ensuite, si la France
est présentée comme le pays par excellence du droit du sol –
mais, après tout, quel pays d’immigration n’a pas intégré le
droit du sol ? L’Allemagne l’a fait récemment –, le
jus soli n’est pas dominant, on devient français aussi
par la filiation, par le mariage et par la naturalisation.
Cela étant, le droit français en la matière, pour être clair,
n’en est pas moins souvent complexe.
* Qu’est-ce qu’un Français ? :
histoire de la nationalité française de la Révolution à nos
jours, de Patrick Weil, éd. Grasset, Paris, 2002.
1. Proclamée en 1870, la IIIe
République prit fin le 10 juillet 1940 lorsque, après la
défaite française face à l’Allemagne, l’Assemblée nationale
vota les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. 2. En 1857,
l’Algérie était devenue une colonie française. 3. Nom donné
au pouvoir exécutif de l’Etat français, présidé par le
maréchal Pétain et installé à Vichy du 10 juillet 1940 au mois
d’août 1944.
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Le mariage avec un ou une Français(e) est
l’une des possibilités d’acquérir la nationalité française.
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Modifiée le 21/07/2003 |
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