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POINT DE VUE FRANCE 2004 / LE DEBAT
SUR LA LAICITE __La laïcité en voie
d'adaptation par Marceau Long et Patrick Weil
Une loi sur les signes religieux s'impose car, comme l'a
constaté la commission Stasi, l'exercice de la liberté de conscience est
plus que jamais menacé en France.
Jeudi 22 janvier 2004, le
Conseil d'Etat, qui s'est réuni en assemblée générale, a donné un
avis favorable au projet de loi interdisant des tenues et signes
ostensibles d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées
publics, présenté par le gouvernement en application du principe de
laïcité. En 1989, saisi d'une demande d'avis sur l'état du droit en la
matière par le ministre de l'Education nationale, le Conseil d'Etat avait,
également en assemblée générale, considéré que le voile n'était pas en
lui-même un signe ostentatoire susceptible d'interdiction générale et
absolue.
Qu'est-ce qui a changé en quinze ans ? En 1989, le Conseil
d'Etat avait dû rappeler à ceux qui, dans notre société, s'indignaient de
l'irruption dans nos écoles de jeunes filles vêtues d'un voile, que la
liberté de conscience était au fondement de la laïcité et qu'en
l'occurrence, ce droit ne pouvait leur être retiré. En 2003, dans le cadre
de la commission Stasi, au fil des nombreuses auditions que nous avons
conduites, nous avons dû constater que, si le voile restait, pour
certaines, un signe individuel d'appartenance librement choisi, il était
devenu pour d'autres - plus nombreuses que les chiffres officiels ne
l'indiquent - un choix fait sous la contrainte, ou un moyen de pression
sur des jeunes filles qui ne souhaitent pas le porter et qui constituent
une très large majorité.
Or, dans notre tradition laïque, l'Etat est le protecteur du libre
exercice par chacun de sa liberté de conscience, de son expression ou de
sa non-expression. Il se doit d'intervenir quand elle est menacée. Les
jeunes filles non voilées et celles qui n'ont pas fait leur choix
librement n'ont pas moins que les autres le droit à leur liberté de
conscience.
L'espace scolaire est aussi un espace particulier, lieu de formation
des esprits, de transmission des savoirs et des expériences,
d'apprentissage de la vie en commun et de la citoyenneté. Il rassemble une
majorité d'enfants mineurs qui doivent faire l'objet d'une protection
spécifique.
En 1989, l'avis du Conseil d'Etat découlait du droit existant,
notamment de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat et des
lois relatives à l'organisation de l'Education nationale, particulièrement
de l'article 10 de la loi du 10 juillet 1989 afférant à la liberté
d'expression des élèves. Depuis, la situation dans les établissements
scolaires, comme dans l'ensemble de la société, a changé. Le droit aussi a
évolué, affirmant plus haut qu'auparavant l'égalité entre la femme et
l'homme comme un principe essentiel, ainsi qu'en témoigne la révision
constitutionnelle du 8 juillet 1999, relative à cette égalité._fichiers/Arrow_Up.gif)
Eu égard à cette situation nouvelle, le pouvoir politique a décidé de
changer la législation en vigueur, en reprenant l'une des propositions de
notre commission : interdire les tenues et signes ostensibles
d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics.
Le Conseil d'Etat, en donnant son aval au texte du projet de loi, a
signifié qu'il le considère comme conforme à la Constitution et aux
conventions internationales engageant la France. S'il est voté par le
Parlement, ce projet de loi, appuyé sur l'avis du Conseil d'Etat, aura une
effectivité immédiate.
Dorénavant, les règlements intérieurs des établissements scolaires qui
porteraient des interdictions générales de tenues ou de signes religieux
seront conformes à la loi, alors qu'auparavant ils n'étaient pas conformes
au droit rappelé par l'avis du Conseil d'Etat qui date de 1989. Il faudra
seulement que ces règlements prennent la précaution d'exclure de cette
interdiction les signes discrets, souvent considérés d'ailleurs comme de
simples bijoux, tels les petites croix, les étoiles de David, les mains de
Fatma ou les petits Coran.
Si donc, des recours contentieux étaient demain formés contre
l'interdiction du port d'un voile, d'une kippa ou d'une grande croix, ou
contre les règlements intérieurs d'établissements scolaires contenant ces
interdictions, ils seraient rejetés.
Qu'ajouterait, en fait, le choix du terme "visible", s'il était
substitué à "ostensible" pour qualifier les signes et tenues interdits ?
Rien de plus, pour ce qui est de l'interdiction du voile, de la kippa et
d'une grande croix, mais beaucoup d'incertitude pour ce qui est des petits
signes discrets. Considérera-t-on qu'ils sont visibles dès que la
chaînette qui les porte apparaît ? Fera-t-on la différence entre les
saisons, l'hiver lorsqu'ils sont dissimulés sous une chemise ou un
pull-over, et l'été lorsqu'ils apparaissent si la chemise est ouverte ou
si l'on porte un tee-shirt ?
En droit, en revanche, le terme "visible" pose certainement un problème
de conformité par rapport à la Convention européenne des droits de
l'homme. Son article 9 indique en effet expressément que "la liberté de
manifester sa religion" ne peut faire l'objet, dans une société
démocratique, d'autres restrictions que celles prévues par la loi pour des
motifs relatifs "à la protection de l'ordre - ou à la protection des
droits et des libertés d'autrui". Il faut donc que la limitation à la
liberté soit nécessaire pour atteindre l'objectif recherché et qu'elle
soit proportionnée à celui-ci._fichiers/Arrow_Up.gif)
En ce sens, la proposition du terme "ostensible" faite par la
commission Stasi n'est pas gratuite. Le mot "ostensible" qualifie ainsi
des tenues ou des signes qui objectivement sont extériorisés. Ils
seront interdits, même s'ils n'ont rien d'ostentatoire ou de provocant. En
revanche, la liberté d'exprimer pour soi-même sa religion, sans porter
atteinte à la liberté des autres, sera respectée à travers l'autorisation
des signes discrets.
Si par contre le terme "visible" était choisi, sur recours individuel,
la Cour européenne pourrait invalider la loi comme ne respectant pas le
principe de proportionnalité. Non seulement celle-ci perdrait tout effet,
mais son invalidation contribuerait à aggraver immédiatement les excès que
l'on demande au Parlement de limiter.
Une fois votée, cette loi devra être mise en œuvre dans un
esprit de dialogue et de médiation. Comme toute loi, elle ne peut
prévoir toutes les situations et devra donner lieu à des interprétations
administratives qui s'appuieront sur les débats parlementaires, puis sur
la jurisprudence. Ce qui est certain, c'est que cette loi, en plein
respect des principes de notre laïcité, donnera aux chefs d'établissements
les moyens d'action supplémentaires dont ils ont besoin.
Mais ce vote n'épuisera pas le processus d'adaptation de notre
laïcité, lancé au mois de juillet [2003] par le président de la
République, Jacques Chirac, lorsqu'il a constitué notre commission. Il
s'agit certes de poser ailleurs qu'à l'école - dans les universités ou
dans les hôpitaux - des limites à des comportements très minoritaires et
d'y préserver la neutralité du fonctionnement du service public. Mais la
laïcité ne se réduit pas à des interdits. Un autre pilier fondamental de
la laïcité française est le principe de l'égalité des options spirituelles
et philosophiques. Or, depuis 1905, le paysage spirituel de la France
métropolitaine a changé. Il s'est enrichi d'une plus grande diversité qui
implique des adaptations de tous ordres. Il faut assurer dans le cadre de
la loi, par divers accommodements raisonnables, un meilleur respect des
coutumes alimentaires, des traditions funéraires ou des grandes fêtes
religieuses en France. Il faut assurer également la présence d'aumôniers
musulmans là où ils sont encore absents. Il faut enfin mieux prendre en
compte, dans chaque établissement scolaire, la diversité culturelle des
enfants de France en y développant l'enseignement de l'histoire du fait
religieux, de la colonisation ou encore de l'immigration.
La loi doit s'inscrire dans cette double exigence - la liberté de
conscience et l'égalité réelle des options spirituelles - si elle veut
être la clef du vivre ensemble que nous voulons tous.
Marceau Long, vice-président honoraire du Conseil d'Etat, et
Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS. Tous deux ont été
membres de la Commission de réflexion sur l'application du principe de
laïcité [Commission Stasi]. Point de vue publié par le quotidien
Libération, 26 janvier 2004.
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