Faut-il adopter en France des
politiques d’affirmative
action ? La question est devenue légitime
tant les discriminations à l’encontre de Français
de couleur mettent en cause l’un des fondements
essentiels de notre république : l’égalité
devant la loi, sans distinction d’origine, de race
ou de religion.
Il ne s’agit pas d’un problème lié
au caractère récent de l’immigration ou encore à
la différence culturelle ou religieuse : nos
compatriotes d’outre-mer ne sont pas des immigrés
ou des Français récents et ils sont dans leur
majorité catholiques. Ils sont pourtant bel et
bien absents des sphères dirigeantes de notre
société.
Les études scientifiques le montrent
aujourd’hui suffisamment : des
discriminations touchent - au-delà des populations
arrivées récemment d’Afrique ou d’ailleurs,
souvent musulmanes - les Français et les étrangers
de couleur. Et la législation qui s’attaque au
racisme direct ou les politiques de zones -
franches, urbaines ou d’éducation prioritaire -
n’ont pas réussi à circonvenir ces phénomènes.
Aux Etats-Unis, des politiques de
préférence raciale ont permis, depuis le début des
années 1970, la promotion réelle et visible dans
les hautes sphères de la société, dans les métiers
les plus valorisés, dans la politique,
principalement des Noirs, plus généralement de
tous les groupes victimes dans le passé de
discrimination officielle. Elles interviennent
dans trois domaines : l’emploi, l’attribution
de marchés publics et l’accès aux universités.
Dans le même temps, l’affirmative
action n’a pas eu que des conséquences positives.
Une partie des Noirs américains laissés sur le
bord de la route ont vu leur situation non pas
s’améliorer, mais se dégrader. Le politiste Andrew
Hacker parle aujourd’hui de l’existence aux
Etats-Unis de deux nations - noire et blanche -
séparées, hostiles et inégales.
Est-il possible en France d’arriver
aux mêmes résultats positifs sans être confrontés
aux mêmes conséquences ? Pour cela, il faut
peut-être sélectionner, dans la diversité des
expériences américaines, celles qui sont le mieux
à même de prendre greffe chez nous. Les contextes
sont différents. Il faut donc bien cerner la
particularité du problème français et ne se
tromper ni d’objectif ni de méthode. A la fin des
années 1960, la république américaine sortait de
deux siècles de discrimination légale, instituée
au cœur même de son territoire et de son système
politique : d’abord un siècle d’esclavage
puis - celui-ci aboli - de ségrégation légitimée
par le droit et la Cour suprême. La France et les
Etats-Unis ne partent donc pas du même point.
Le contexte social et institutionnel
est également différent. En France, l’accès de
tous à la protection sociale et à la santé est
garanti et notre système scolaire assure une
égalité minimale des moyens et des enseignants sur
l’ensemble du territoire national.
Enfin, le contexte culturel de
chaque pays est spécifique. Aux Etats-Unis, on
compte les habitants par race depuis la création
de la république. Dans les universités, la
préférence raciale est venue s’ajouter à d’autres
voies spéciales toujours ouvertes, pour les
sportifs, mais surtout pour les enfants d’anciens
élèves. Pendant quarante ans, 20 % des étudiants
admis à Harvard l’ont été en raison de leur lien
de filiation avec des anciens de l’université. Les
enfants d’anciens élèves ont trois fois plus de
chances d’être admis dans les universités de l’Ivy
League que les autres candidats.
De fait, la politique du
multiculturalisme est plus populaire dans les
milieux académiques américains que dans les
milieux ouvriers, attachés à leur identité de
classe et au principe d’égalité. La réserve, le
sentiment d’abandon éprouvé par ces derniers n’ont
pas été sans conséquences politiques.
En France, le besoin d’égalité est
d’autant plus fort que son principe est inscrit au
cœur des valeurs républicaines. Il n’est pas
exempt d’hypocrisie et son formalisme camoufle de
profondes injustices concrètes. Mais sa légitimité
recèle cependant contre les discriminations les
meilleures ressources pour l’action. Or compter
par race ou ethnie est contraire à nos traditions.
Si l’on veut en faire la condition sine qua non de
la lutte contre les discriminations dans
l’entreprise, on risque alors de renvoyer aux
calendes grecques tout changement, alors qu’il est
urgent d’agir. Introduire de la diversité dans les
grandes écoles, c’est bien. Mais si l’on se
contentait de n’introduire qu’un zeste de
diversité, tout en continuant de tenir de facto
une grande majorité des élèves à l’écart de toute
possibilité d’y accéder, alors on créerait de la
discrimination dans la discrimination. Et l’on
donnerait le sentiment qu’il ne s’agit là pour une
élite parisienne que de garantir plus sûrement sa
reproduction sociale et familiale.
Car le problème français est à la
fois plus large et plus restreint : plus
large, car la ségrégation urbaine et la difficulté
de plus en plus grande qu’a l’école de jouer son
rôle de promotion sociale touchent, au-delà des
immigrés et de leurs enfants, des millions de
familles d’ouvriers ou d’employés. Le sentiment de
relégation ne concerne pas que les habitants des
ZEP. Il n’est pas ressenti seulement en banlieue,
mais aussi en province et outre-mer. Ce sentiment
d’une coupure de plus en plus grande entre l’élite
parisienne et le reste du pays s’aggrave. Il est
fondé sur des réalités objectives. On ne sait
plus, dans les Pyrénées-Orientales, en Savoie,
dans le Puy-de-Dôme ou dans le Calvados, comment
s’y prendre pour "monter à Paris". Les modes de
sélection des grandes écoles aujourd’hui sont tels
que les enfants des classes moyennes et populaires
en sont exclus, et, de fait, de plus en plus
exclus.
Lorsqu’il s’agit d’accéder à un
emploi, le problème est là plus restreint :
c’est la discrimination ethnique qui est
clairement en cause, mais, contrairement aux
Etats-Unis, elle ne concerne pas toutes les
professions. Elle est particulièrement grave pour
ce qui est des cadres supérieurs du privé. Seuls
11 % des jeunes d’origine algérienne âgés de 25 à
33 ans, diplômés de l’enseignement supérieur,
étaient cadres en 1990, contre 46 % des Français
de naissance.
Par contre, lorsqu’il s’agit
d’exercer une profession indépendante, commerçant,
artisan ou chef d’entreprise, les jeunes d’origine
algérienne réussissent aussi bien que les jeunes
d’origine française.
Les enfants de l’immigration
réussissent bien en droit ou en médecine,
disciplines où le monopole de la formation est
assuré par l’Université, ouverte à tous les
bacheliers. C’est donc l’addition de la sélection
à l’entrée des grandes écoles et de certains
établissements (Instituts d’études politiques ou
université Paris-Dauphine) et du mode de
recrutement des cadres du privé qui provoque le
plus haut degré de discrimination.
Pour y remédier, il faut donc
assurer à tous une plus grande égalité des chances
dans le système scolaire et lutter contre les
discriminations ethniques et raciales là où elles
se produisent, principalement dans l’entreprise
privée.
Pour assurer cette meilleure égalité
des chances sur tout le territoire, je propose que
l’on s’inspire des politiques pratiquées en
Californie ou au Texas. Un pourcentage - par
exemple 5 % - des meilleurs élèves de chaque lycée
de France aurait un droit d’accès aux classes
préparatoires aux grandes écoles et aux premières
années des établissements qui sélectionnent à
l’entrée. Ce pourcentage tient compte des
critiques portées à l’expérience du Texas, où le
pourcentage de 10 % remplit complètement la
première année de l’université de l’Etat et
entraîne l’éviction de bons élèves vers des
universités d’autres Etats américains. Avec 5 %,
on laisse une marge de recrutement aux directions
d’établissements.
Cette mesure universelle s’adresse à
tous les enfants du pays, de Pointe-à-Pitre à
Limoges en passant par Aubervilliers, donnant la
possibilité à chaque lycée de créer une dynamique
positive. Elle contribuera également à casser le
processus de ségrégation urbaine qui voit les
familles les plus dotées se concentrer près des
lycées les plus cotés.
Une révision des épreuves des
concours est aussi nécessaire afin d’en éliminer
les épreuves sans programme (culture générale) ou
celles dont le coefficient excessif est trop
discriminant socialement (par exemple les langues
vivantes).
Il faut, parallèlement, investir
massivement dans les universités. La France est
dans le peloton de queue des pays industrialisés
en matière d’enseignement supérieur. Les moyens de
l’Université se sont considérablement dégradés.
Elle s’est paupérisée. Et si elle doit être
réformée, rappelons qu’elle accueille, sans
restriction, la majorité des bacheliers et leur
fournit une formation trop souvent dénigrée à
tort.
Enfin, tant que les grandes écoles
ne seront pas démocratisées, il faut veiller au
maintien des frontières disciplinaires avec les
universités : les tentatives des écoles de
commerce ou des IEP de prendre pied en droit ne
peuvent avoir, en l’état actuel des choses, que
des conséquences négatives pour la lutte contre
les discriminations.
La même démarche égalitaire doit
concerner l’accès aux emplois publics : sans
difficulté, on peut supprimer la distinction qui
frappe les étrangers communautaires des autres et
ouvrir ainsi à ces derniers la possibilité
d’accéder à 5 millions d’emplois qui leur sont
aujourd’hui interdits. Là aussi, il faudra
procéder à une révision générale des épreuves des
concours, afin d’en éliminer les plus
discriminantes socialement.
Enfin, l’Etat doit assurer la
gratuité des oraux d’admission lors des concours
nationaux d’entrée dans l’administration. Comment
peut-on tolérer que l’avantage de concourir près
de chez soi soit aggravé par le coût de voyage et
de séjour que doivent supporter les candidats qui
n’ont pas la chance d’être domiciliés près du lieu
de déroulement des épreuves ?
Pour l’entreprise privée, c’est la
lutte contre les discriminations directes et
indirectes qui doit être privilégiée. La
discrimination indirecte, c’est celle que
produisent des dispositions, des pratiques
apparemment neutres, par exemple le recours
systématique aux mêmes réseaux de recrutement ou
aux mêmes écoles.
Les entreprises devraient donc être
incitées à réévaluer leurs procédures de
recrutement et de stages. Elles devraient signer
des conventions avec des universités, des IUT et
des lycées. Les stages gratuits devraient être
bannis : aux Etats-Unis comme en France, on
sait que seuls peuvent se payer un stage gratuit,
dans des milieux professionnels qui souvent ne
recrutent que par ce biais, les jeunes appartenant
à des milieux aisés. Enfin et surtout,
l’anonymisation des CV (pour les embauches comme
pour les stages) dans les entreprises au-delà d’un
certain seuil (50 ou 100 salariés) semble
indispensable. Cet anonymat ne garantira pas
contre les discriminations. Mais, dans un
entretien, des préjugés peuvent tomber, et il est
plus facile, pour un recruteur, de jeter un bout
de papier à la poubelle que de mettre un individu
à la porte...
Ces quelques règles et d’autres
pourraient faire partie des "bonnes pratiques" que
la nouvelle haute autorité de lutte contre les
discriminations, qui voit le jour en janvier 2005,
aura pour mission de suggérer. Les juges
pourraient les considérer comme des indices
lorsqu’ils auront à appliquer, au cas par cas, la
loi du 16 novembre 2001, qui inscrit pour la
première fois dans le code du travail
l’interdiction de toute discrimination indirecte.
Pour aider la Haute Autorité, les juges et les
inspecteurs du travail, les outils statistiques
qui permettent de croiser le lieu de naissance de
l’individu et de ses parents, leur nationalité,
leur date d’arrivée en France et d’autres
informations portant sur le logement, le parcours
scolaire, etc., devront être développés et seront
autant d’indices pour préjuger la bonne ou la
mauvaise foi des entreprises.
S’attaquer ainsi sans délai aux
discriminations sociales et territoriales dans le
système scolaire et aux discriminations ethniques
dans l’emploi privé, c’est remettre l’égalité au
cœur de l’action publique. Ne plus se contenter
d’invoquer les principes ou de prendre des mesures
symboliques, mais faire de l’égalité une
politique, c’est la voie française d’affirmative
action.
Cet article a été publié tout
d’abord dans les pages du journal Le Monde, édition datée du
13.12.04. Il est repris ici avec l’aimable
autorisation de l’auteur.